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Yang Jiang a 100 ans.

28 juillet 2011 181 views No Comment

Yang Jiang est née le 17 juillet 1911 à Pékin. Pas de cérémonies, elle fuit depuis longtemps la publicité mais reste alerte et très aimée par ses lecteurs. Née quelques mois avant la Révolution de 1911, elle a traversé toute l’histoire moderne de la Chine et cette (arrière…) grand-mère de la littérature est aussi admirée pour le couple très moderne qu’elle a formé pendant 63 ans avec l’un des plus remarquables lettrés chinois: Qian Zhongshu.

Soixante trois ans de mariage :

Elle rencontre Qian à l’université Tsinghua, coup de foudre, ils se marient en 1935 et passent alors trois ans à Oxford et à la Sorbonne. En 1937, naît leur fille Qian Yuan, qui fut professeur d’anglais et dont elle était très fière (« le chef d’œuvre de ma vie ») ; elle mourut en 1997 un an avant son père.

Le couple devient professeur à Shanghai et à Pékin, puis à l’Institut de littérature étrangère de l’Académie chinoise des Sciences Sociales. Un mariage très uni, un couple égalitaire même si elle supplée à l’absence totale de sens pratique de son époux qui lui tresse des lauriers de « femme, maîtresse et amie ».

Traductrice et auteur de théâtre, ses quatre pièces ont eu du succès dans les années 1940; l’une d’elles « Fleurs emportées par le vent » est traduite en anglais (1): une analyse psychologique assez fine mais peu de ressort dramatique et un dénouement qui ne convainc pas.

Un jeune diplômé idéaliste se marie avec la fille d’une grande famille et malgré l’opposition des parents, ils s’installent dans un village et ouvrent une école. Ils dérangent et l’arrogance du héros facilite un complot qui l’envoie en prison pour un an. Un ami, avocat, très présent auprès de la femme, le fait sortir; il revient au village et sa femme hésite entre les deux hommes ce qui bien sûr finira mal ! C’est un drame psychologique sans contenu politique même si l’attitude des paysans, guère convaincus des bienfaits de l’apprentissage de la lecture ne permet pas de classer cette pièce dans la littérature « progressiste » de l’époque !

Qian Zhongshu, quant à lui, publie en 1947, un des romans majeurs de la Chine du 20ème siècle, « La forteresse assiégée » (2).

Le couple qui a décidé de rester en Chine malgré des propositions à l’étranger, est persécuté pendant la Révolution Culturelle et est envoyé, séparé, deux ans dans le Henan dans des « Ecoles du 7 mai pour cadres ». Il s’agit d’internats de rééducation à la campagne, où séjourneront des millions de personnes. La présence de ces cadres n’améliore pas la vie à la campagne ou la production agricole et les paysans devront nourrir ces intellectuels incapables de subvenir à leurs propres besoins.

Une deuxième carrière après la mort de Mao :

Cette expérience de la Révolution culturelle sera déterminante pour Yang Jiang qui écrit alors plusieurs récits et un roman :

« Six récits de l’école des cadres » (3) est publié en 1981 à Pékin et évoque par son titre « Six récits au fil inconstant des jours » (4), un des plus beaux textes de la littérature chinoise. Le livre de Yang Jiang est peu lu en Chine mais est remarqué en France et aux Etats Unis.

La préface de Qian Zhongshu développe l’idée qu’il manque un septième récit « Souvenirs de la honte » : honte d’avoir été un imbécile pour ceux qui ont participé à la Révolution Culturelle et qui n’ont pas compris cette énorme manipulation, ou honte d’avoir été un lâche en se contentant, contraint, d’y prendre part. Les porte-drapeaux, eux en ont profité, mais ne se souviennent de rien et n’éprouvent aucune honte…

Ces récits furent suivis par un ensemble d’anecdotes, « Sombres Nuées » (5), sur les deux premières années de la Révolution Culturelle, sur les humiliations subies: pancartes, accusations, autocritiques, nettoyage des toilettes, bref le scénario habituel mais fort bien raconté.

Un roman beaucoup plus ambitieux est publié à Hong Kong en 1988 : « Le Bain » (6) qui se déroule après la Révolution de 1949 lors du premier mouvement de lutte idéologique (« Les trois Anti ») ; un livre satirique sur les espoirs et les peurs d’intellectuels chinois qui cherchent leur place dans la Nouvelle Société. Hypocrisie et arrogance des héros que l’auteur contemple à distance en s’interrogeant sur la responsabilité morale des intellectuels face au pouvoir. J’avoue ne pas être captivé par les stratégies de défense et d’attaque de tous ces personnages que je trouve quelque peu ennuyeux et plutôt schématiques.

Par contre, j’ai relu avec plaisir « Mémoires décousus » (6), publié à Canton en 1992. Isabelle Rabut et Angel Pino ont traduit avec élégance la première partie de cet ensemble de « prose littéraire » (sanwen) : « Souvenirs mêlés, écrits divers ». Désinvolture de l’écrivain, discrétion, vérité du détail, pudeur; elle plonge dans son passé mais elle reste spectateur.

Le succès à quatre vingt dix ans :

Appréciée en Chine, très connue pour ses traductions, notamment « Don Quichotte », elle publie une autobiographie en juin 2003 « Nous Trois » qui connait un immense succès : la première édition de 30 000 est épuisée en quelques jours, 5 millions d’exemplaires auraient été vendus. Ce livre a été commencé par sa fille; six ans après sa mort, sa mère l’écrit à la mémoire de « Nous Trois ».

Elle devient une icône culturelle, un exemple des vertus traditionnelles de la littérature chinoise. Elle défend des positions patriotiques et s’érige en gardienne vigoureuse de l’œuvre de Qian Zhongshu; de plus, une histoire d’amour, un mariage de 63 ans, cela fait rêver …ou fuir !

En 2007, elle publie un recueil d’essais « Arrivant aux frontières de la vie : mes réponses à mes questions ». Ces deux derniers livres ne sont pas traduits, mais l’ensemble se vend bien : depuis dix ans, elle a abandonné ses droits et ceux de son mari à une fondation qui a distribué 1 million d’euros de bourses à l’université Tsinghua.
Elle a toujours des projets: une suite pour « Le Bain » et la publication de ses études sur « Le rêve dans le pavillon rouge »…Un numéro spécial de la revue « Renditions » (Université de Hong Kong), préparé par Christopher Rea, professeur à l’Université de Colombie Britannique avec des traductions d’une pièce de théâtre et de certains des essais publiés en 2007 doit être publié avant la fin de l’année.

Bertrand Mialaret

(1) Edward M. Gunn : « Twentieth Century Chinese Drama” . Indiana Uni Press. 1983.

(2) Qian Zhongshu: “La Forteresse Assiégée”. Traduit par Sylvie Servan- Schreiber et Lou Wang. Christian Bourgois éditeur. 1984. 420 pages.

(3) Yang Jiang : « Six récits de l’Ecole des Cadres ». Traduit par Isabelle Landry et Zhi Sheng. Christian Bourgois éditeur. 1983. 130 pages.

(4) Shen Fu : « Six récits au fil inconstant des jours ». Traduit par Simon Leys. JC Lattès. Janvier 2009. 260 pages.

(5) Yang Jiang : « Sombres nuées ». Traduit par Angel Pino. Christian Bourgois éditeur. 1992. 90 pages.

(6) Yang Jiang : « Le Bain ». Traduit par Nicolas Chapuis. Christian Bourgois éditeur. 1992. 360 pages.

(7) Yang Jiang : « Mémoires Décousus ». Traduit par Angel Pino et Isabelle Rabut. Christian Bourgois éditeur. 1997. 260 pages.

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